Histoire & Héritages

Une île au destin hors normes


Cette terre à deux visages est le fruit d’une histoire mouvementée.
Résultat d’un lointain passé, deux pays continuent aujourd’hui de cohabiter sur quelque 86 km2, là où se croisent quotidiennement des centaines de nationalités.

L'ÈRE PRÉCOLOMBIENNE

Bien avant que Christophe Colomb ne la découvre, l’île était habitée depuis près de 4000 ans par des indiens Arawaks qui avaient quitté la Colombie et le Venezuela pour migrer dans la Caraïbe. A Saint-Martin, ces peuples se sont établis près des sources de Pic Paradis, Mt Williams, Billy Folly et des Terres Basses. Pacifiques, ils ont été décimés par une tribu cannibale d’indiens Caraïbes venus d’Amérique du Nord au début du 14ème siècle. De nombreux sites archéologiques aux vestiges exemplaires permettent aujourd’hui de retracer le quotidien de ces ethnies.

Céramiques saldoïdes cedrosane

Céramique cedrosan saladoïdes, vestiges arawaks.

Objets en coquillage

Objets en coquillage arawaks, Saint-Martin

Oiseau Adorno

Oiseau Adorno

Femmes arawaks travaillant le coton.

Femmes arawaks travaillant le coton

Femmes arawaks préparant le manioc.

Femmes arawaks préparant le manioc

Village arawak.

Village arawak.

11 NOVEMBRE 1493 : CHRISTOPHE COLOMB DÉCOUVRE L'ÎLE

Christophe Colomb

Le destin de l’île – et de la Caraïbe – prend un nouveau virage à la fin du 15ème siècle.
Le 11 novembre 1493, jour de la fête de Saint-Martin de Tours, celui qui navigue pour la souveraineté espagnole aperçoit lors de son deuxième voyage cette petite île en revenant d’Hispaniola et la baptise du nom du saint éponyme. Saint-Martin était cependant déjà désignée par deux autres noms en langue Caraïbe : Oualichi («l’île aux femmes») et Soualiga («terre de sel»). L’arrivée des Espagnols aura provoqué l’extinction des derniers représentants de la civilisation précolombienne en moins de deux siècles.

Christophe Colomb, navigateur génois, découvreur de l'Amérique. Portrait attribué à Domenico Ghirlandaio. (Civico Museo navale, Pegli, Gênes.) Ph. Gustavo Tomsich © Archives Larbor

Christophe Colomb, navigateur génois, découvreur de l'Amérique. Portrait attribué à Domenico Ghirlandaio. (Civico Museo navale, Pegli, Gênes.) Ph. Gustavo Tomsich © Archives Larbor

1648 : LE PARTAGE FRANCO-NÉERLANDAIS DE L'ÎLE

Malgré quelques revendications musclées, les Espagnols se sont cependant désintéressés de Saint-Martin, sujet de convoitises pour les autres Occidentaux. Hollandais, Français, Anglais, Flamands, Portugais, lorgnaient tous sur les mouillages protégés et les dépôts salins qui proliféraient sur l’île et donnèrent lieu à une économie florissante.

Les Hollandais, qui recherchaient un relais pour leurs colonies au Brésil, commencent eux à s’implanter dans les années 1620 afin d’exploiter les salines. Parallèlement, quelques familles françaises issues de l’île Saint-Christophe (Saint-Kitts) introduisent la culture du sucre, du café, du coton et du tabac dès 1630.

Le 23 mars 1648, Français et Hollandais statuent sur la partition de l’île par le traité du Mont des Accords (ou traité de Concordia) dont la légende dit qu’une course à pied détermina le traçage de la frontière : 52 km2 au nord pour la France, 34 km2 au sud pour les Pays-Bas. Ce texte fondateur qui prévaut encore de nos jours stipulait notamment que « les Français et les Hollandais qui habitent cette île vivront comme des amis et des alliés ». Saint-Martin / Sint Maarten devenait la « Friendly island » que l’on connaît aujourd’hui.

Guerre de Hollande, guerre de succession d’Espagne, guerre de succession d’Autriche, guerre de Sept Ans, guerre d’Indépendance des Etats-Unis, Révolution française, guerres napoléoniennes… Du 17ème au 19ème siècle les grands conflits eurent des répercussions sur l’histoire de l’île et Saint-Martin changea sept fois de mains. En 1816 (traité de Paris) les Britanniques rétrocèdent finalement le nord de l’île à la France. Un décret du 28 novembre 1839 entérinera une nouvelle fois la cohabitation franco-néerlandaise.

Traité de Concordia
Traité de Concordia

Femmes arawaks travaillant le coton.

Le fort Saint-Louis surplombe la baie de Marigot
Le fort

Louis

Le fort Louis, dominant la baie de Marigot, fut érigé en 1789 par les Français pour défendre leur possession sous l'impulsion de Jean Sébastien de Durat, gouverneur de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy pour le roi de France. Sa vocation première consistait surtout à défendre les entrepôts du port de Marigot où étaient stockées les récoltes, les Anglais débarquant régulièrement d'Anguilla pour les piller.

Fort Amsterdam
Le fort

Amsterdam

Le fort Amsterdam fut le premier du genre construit dans la Caraïbe, en 1631, par des colons hollandais. Pris par les Espagnols en 1633, il fut abandonné par ces derniers lorsqu’ils quittèrent l’île en 1648.

Le Fort Willem à Sint Maarten
Le fort

Willem

Construit par les Britanniques qui occupaient alors Sint Maarten, le fort Willem (d’abord appelé fort Trigge) fut érigé en 1801 pour protéger la baie de Philipsburg contre les incursions ennemies. Il sera abandonné en 1846.

27 (ou 28) mai 1848 : L'ESCLAVAGE EST ABOLI

Outre l’exploitation des salines, Saint-Martin / Sint Maarten connaît une longue période de prospérité économique grâce à la culture de la canne à sucre, du tabac, du coton et du café qui se développe au cours du 18ème siècle avec la déportation depuis l’Afrique de populations réduites au statut d’esclaves. En partie française, l’esclavage aurait été aboli le 27 mai 1848 comme dans tout l’archipel guadeloupéen dont le territoire dépendait. « Aurait », car de récentes analyses archivistiques établissent que les commémorations contemporaines devaient considérer le 28 mai et non le 27 pour Saint-Martin (la Collectivité a récemment saisi l’Etat français pour faire changer cette date officielle, qui correspond à un jour férié sur le territoire).

Abolition de l’esclavage

Il faudra cependant attendre 1863 pour que l’esclavage soit également aboli dans le sud de l’île, distorsion administrative qui voyait les asservis franchir la frontière pour cueillir leur liberté dans la partie nord.

 

 

 

 

L’économie de l’île connaît ensuite une dépression suite à la fermeture des plantations et au déclin de l’activité commerciale. De fait, les habitants commencent à migrer pour trouver du travail à Curaçao (pétrole), en République dominicaine (canne à sucre) ainsi qu’aux îles Vierges américaines ou aux États-Unis. L’influence nord-américaine est de plus en plus marquée. En 1939, les droits de douane sont supprimés entre la partie française et la partie hollandaise, ce qui favorise le renforcement des liens économiques entre les deux territoires.

Les salines de Great Bay, Philipsburg, Sint Maarten

Les Salines de Great Bay

Une plantation de canne à sucre

Une plantation de canne à sucre

1943 : L'ÎLE S'AMÉRICANISE

En ce début de 20ème siècle, la France ne s’intéresse qu’à Saint-Martin pour enrôler des soldats qui serviront le pays lors des deux grandes guerres mondiales. A partir de 1943, les États-Unis font de Sint Maarten, sur le site de l’actuel aéroport Princess Juliana, une base aérienne pour lutter contre les sous-marins allemands. La population locale s’américanise, la langue anglaise devient prépondérante et les échanges commerciaux avec les USA s’intensifient.

En 1946, avec la loi de départementalisation, Saint-Martin est officiellement intégrée dans la Guadeloupe en tant que commune. La partie française devient une sous-préfecture en 1963 et peu de temps après, l’industrie touristique, principal vecteur économique jusqu’à ce jour, commence à prendre de l’essor. L’aéroport régional de Grand-Case, en partie française, est inauguré en 1972.

A partir de 1943, les États-Unis font de Sint Maarten, sur le site de l’actuel aéroport Princess Juliana, une base aérienne pour lutter contre les sous-marins allemands.

A partir de 1943, les États-Unis font de Sint Maarten, sur le site de l’actuel aéroport Princess Juliana, une base aérienne pour lutter contre les sous-marins allemands.

L’aéroport régional de Grand-Case, en partie française, est inauguré en 1972.

L’aéroport régional de Grand-Case, en partie française, est inauguré en 1972.

1986 : LE BOUM ÉCONOMIQUE SE CONFIRME

Femmes arawaks travaillant le coton.

Dans les années 80, les établissements touristiques fleurissent. Ici ouverture de La Belle Créole à Saint-Martin en 1985.

Dans les années 80, Saint-Martin / Sint Maarten connaît une expansion hors normes, due à l’engouement grandissant des Américains pour cette destination touristique aux 36 plages de sable fin. Le dollar est fort et l’île à seulement quelques heures d’avion des États-Unis. En 1986, les lois de défiscalisation françaises, promulguées pour compenser les handicaps structurels des Outre-mer, permettent de faire exploser le nombre d’infrastructures touristiques. La main d’œuvre afflue sur l’île et les magasins sortent peu à peu de terre. Preuve de cet essor sans précédent dans l’histoire de l’île, en partie française la population passe de quelque 7000 âmes à la fin des années 70, à 28.000 habitants en 1990.

Dans les années 80, les établissements touristiques fleurissent. Ici ouverture de La Belle Créole à Saint-Martin en 1985.

5 SEPTEMBRE 1995 : LA TERREUR LUIS

La baie Nettlé après Luis, Saint-Martin

La puissance du cyclone Luis, qui dévaste l’île, marque un coup d’arrêt à cette période florissante. Cette catastrophe naturelle laisse des dizaines de mort, des milliers de personnes sans abri et dévaste la plupart des infrastructures touristiques, dont certaines ne rouvriront jamais leurs portes. L’île se relèvera peu à peu et poursuivra son développement, non sans subir rapidement la concurrence d’autres destinations touristiques qui se sont développées dans la Caraïbe à compter des années 2000.

La baie Nettlé après le passage du cyclone Luis en 1995

LA MARCHE VERS L'AUTONOMIE

Le 7 décembre 2003, les citoyens de la partie française votent en faveur du changement statutaire, fruit de longues batailles politiques pour sortir le territoire du giron de la Guadeloupe. Le 15 juillet 2007 naît le premier Conseil territorial de la Collectivité d’Outre-mer, qui se substitue à la commune de Saint-Martin, au département et à la région Guadeloupe. La COM dispose désormais de nombreuses compétences pour s’auto-administrer, excepté sur le plan fiscal notamment.

Le 10 octobre 2010, après la dissolution des Antilles néerlandaises, Sint Maarten change également de statut pour devenir Pays autonome au sein du Royaume de Hollande et gagner également en indépendance.

Le 15 juillet 2007 naît le premier Conseil territorial de la Collectivité d’Outre-mer, qui se substitue à la commune de Saint-Martin, au département et à la région Guadeloupe.
Le 15 juillet 2007 naît le premier Conseil territorial de la Collectivité d’Outre-mer, qui se substitue à la commune de Saint-Martin, au département et à la région Guadeloupe.

QUAND IRMA REFAIT L'HISTOIRE…

La baie Orientale après Irma, Saint-Martin

A l’aube de la troisième décennie de ce 21ème siècle, l’île fait face à un défi inédit dans l’histoire du développement opéré depuis ces 40 dernières années : la reconstruction du territoire dont 95% des bâtiments ont été endommagés par Irma. Le passage cataclysmique de cet ouragan majeur, encore plus terrible que Luis, ouvre incontestablement un nouveau chapitre de l’histoire économique, sociale et démographique de l’île dont la principale ressource restait l’activité touristique. Avec 1,2 million de dégâts estimés par la Caisse Centrale de Réassurance (CCR) pour les seuls territoires français de Saint-Martin et Saint-Barthélemy, le chantier qui s’ouvre est titanesque et confrontera ces îles à la nécessité d’allier leur relance avec une vision nouvelle des enjeux, non sans mener les réflexions qui s’imposent sur les exigences environnementales. Si la saison touristique 2017/2018 semble déjà condamnée, reste à savoir si les mesures promises par le gouvernement seront à la hauteur compte tenu des défis économiques et du traumatisme subit par les populations, confrontées à un cadre de vie fortement dégradé.

Tous les restaurants de la plage de la baie orientale ont disparu lors du passage dévastateur d'Irma…

A l’aube des années 2020, l’île conserve plus que jamais deux visages, Saint-Martin et Sint Maarten s’étant développées de manière radicalement différente. Si une histoire commune lie de nombreuses familles et acteurs économiques, les disparités statutaires entre les deux entités tant au niveau de leur pays de rattachement que sur le plan européen, complexifient la coopération et accroissent les distorsions économiques. Mais le Nord et le Sud conservent, chacun à leur manière, une vision du développement de leur territoire en multipliant les incitations fiscales pour favoriser les investissements et en prenant des dispositions communes pour améliorer la coopération sur des sujets tels que la sécurité. Compte tenu de la croissance démographique, l’économie de l’île s’est néanmoins beaucoup domestiquée pour satisfaire aux besoins de la population locale.